Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 Apr

Le carcan du DSM

Publié par Bé@  - Catégories :  #Santé

Le DSM, kézako ? DSM = "Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders", soit : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. C'est quoi ? Une classification des maladies mentales. D'où vient-il ? Des Etats-Unis. Est-il utilisé en France ? Oui, depuis les années 1980, où il a été introduit dans notre pays, avec l'appui des pouvoirs publics et sous la pression croissante de certaines associations de parents. Existe-t-il un équivalent francais ? Oui, et sa classification est très différente.

 

Pourquoi est-ce que je tenais à vous parler de ce manuel ? Parce que j'ai lu un livret qui explique comment une classification peut conduire à des pratiques psychiatriques abusives, réductrices et peu respectueuses des personnes en souffrance. Ce livret, co-écrit par un collectif de psychiatres, psychologues et psychanalistes de tous horizons défend un retour à la clinique du sujet et à la pluralité des références en santé mentale. Son titre : "Pour en finir avec le carcan du DSM", Editions Erès 2011 (7 €).

 

finir-carcan-dsm.jpg

 

La page de garde intérieure du livret annonce : "L'obligation d'une référence diagnostique au DSM nuit à la scientificité ; elle contrarie le soin psychique ; elle est coûteuse pour les Etats ; elle paralyse la recherche et l'enseignement."

 

UN PEU D'HISTOIRE : l'ancêtre du DSM, le SCND, rédigé en 1932, est une compilation empirique qui sert à l'armée américaine. En 1948, l'OMS s'en sert pour rédiger l' ICD ("International Classification of Diseases") ou CIM en français. Le CIM en est à sa 10e version, calquée sur le DSM IV. Les différentes versions du DSM ont été rédigées depuis 1952 par l'American Psychiatric Association (APA). La 1ère version comportaait 112 troubles mentaux, en 1968, on en comptait 168, en 1990, leur nombre s'élevait à 224, puis en 1994, on obtenait le nombre de 374 troubles, dont pour la plupart les causes (l'étiologie) n'étaient pas clairement déterminées.

 

SA METHODOLOGIE : le DSM est descriptif et ignore volontairement les concepts psychologiques qui pourraient mener à une classification objective, clinique et scientifique, des grands champs de la psychopathologie. Les auteurs expliquent que la démarche scientifique devrait s'appuyer sur l'observation de faits en se gardant de tout présupposé. La méthodologie du DSM ne s'appuie pas sur les acquis de l'expérience qui seule permettrait de vérifier leur intérêt diagnostique et leur valeur prédictive.

 

SA VALIDITE CLINIQUE : les auteurs insistent sur le fait que les répertoires de "troubles" et de "dysfonctionnements" ne donnent de la souffrance psychique que des clichés de surface. "Dans aucune branche de la médecine, un praticien ne diagnostiquerait une maladie en se fiant aux apparences, à l'expression manifeste d'un symptôme", écrivent-ils. Ils rapportent que ce type de médecine, basée sur les évidences, montre son objectif en "limitant l'exploration clinique à l'évidence la plus superficielle ou en mélangeant des éléments d'ordre hétérogène (cliniques et moraux en particulier) : ainsi, comme l'a remarqué le professeur Roger Misès à propos du "trouble des conduites", "l'incivilité" devient une maladie.

 

LA PLACE DE L'ENFANT : Tristan Garcia-Fons écrit : "Ne sommes-nous pas tous saisis par le "trouble" ? Pris dans la langue du "trouble" : des "dys" (dysphasies, dyslexies, dyspraxies, etc.) des TOC, TOP, TED et autres troubles du comportement et des conduites ? Il est devenu de plus en plus difficile de parler et de penser sans utiliser ces termes et ces catégories , sans céder aux glissements sémantiques qu'ils véhiculent. Le terme de "trouble" qui qualifie l'enfant aujourd'hui, est une traduction du disorder du DSM. La notion de désordre ou de trouble, employée ici dans le sens de déviation, de dysfonctionnement, a détrôné les concepts de symptôme, de structure et même de maladie. Le symptôme est réduit au signe. La novlangue du DSM fabrique ainsi un enfant du déficit qu'il s'agit de normaliser et de médicaliser. Toute manifestation hors norme peut donner lieu à catégorisation et être intégrée dans le domaine du handicap en pleine expansion, où les pathologies sont ramenées au seul écart à la moyenne".

 

L'IMPREGNATION DANS LA SOCIETE : "Le DSM a envahi le discours social. Les controverses scientifiques d'aujourd'hui se jouent aussi dans le champ social, sur le terrain médiatique et les catégories du DSM font l'objet de campagnes de marketing publicitaire et de lobbying. Nombreux sont ceux qui attendent aujourd'hui une réflexion critique sur les classifications et leurs usages." Les projecteurs médiatiques, nous dit Bernard Golse, "ont pu se focaliser successivement sur la violence des adolescents, sur la maltraitance et les abus sexuels, sur les troubles obsessifs-compulsifs (TOC), sur la maladie Gilles de la Tourette (maladie des tics), sur les troubles oppositinnels avec provocation (TOP ou sur les troubles de l'acquisition des coordinations (TAC. La tentation est grande, dès lors, de rechercher la réponse médicamenteuse qui permettrait rapidement de supprimer le symptôme, sans avoir besoin de se livrer à une analyse psychopathologique complète de la situation, analyse forcément lente et plurifactorielle." D'après ce psychiatre, c'est "dans cette dynamique des idées et des attentes que l'hyperactivité de l'enfant a acquis, peu à peu, un statut clinique particulier, et grandement emblématique.

 

L'EMPREINTE ECONOMIQUE : Un des auteurs met en évidence la pression des laboratoires pharmaceutique, qui est énorme, dans le champ de la pshychiatrie adulte, et risque de le devenir également dans le champs de la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. "Fort heureusement", écrit-il, "les parents nous posent encore de bonnes questions et ne veulent pas s'en tenir à un traitement symptomatique médicamenteux, mais la dérive est déjà en route. Même si nous n'en sommes pas à la situation scandaleuse des Etats-Unis, et malgré toutes les précautions prises en matière de première prescription, la consommation des produits amphetamine-like a triplé, en France, au cours des quatres dernières années dans son indication concernant l'hyperactivité".

 

CONCERNANT LA RITALINE : "Quelques collègues et moi avions cru bon, ainsi, d'attirer l'attention sur les risques et les problèmes éthiques qui peuvent s'attacher au fait de "bourrer nos enfants de psychotropes... Il n'y a donc pas, pour peu qu'on se donne la peine de penser : 'La Ritaline, sinon rien d'autre !" Note : la Ritaline est un psychostimulant de la classe des stupéfiants, de plus en plus prescrits pour des "troubles" de l'attention ou de l'agitation jugée excessive ("TDA/H" selon le DSM - "ADHD" en anglais).

 

LE DSM V VERS LA LOGIQUE DE MARKETING : Le danger imminent de la 5e version du DSM, le DSM V, prévu pour mai 2013, "c'est l'appât du gain de l'industrie pharmaceutique. Tous les seuils des différentes rubriques nosologiques vont se voir abaissés, tant et si bien que tout un chacun pourra être étiqueté comme pathoçlogique et susceptible de relever de tel ou tel traitement psychotrope. Comme on le pressent, hélas, le DSM V ne s'inscrira probablement pas dans le cadre de la science, mais, cette fois-ci, dans la logique de marketing."

 

UNE CLASSIFICATION FRANCAISE ? : Il existe une classification française des troubles mentaux de l'enfant et de l'adolescent : la CFTMEA, née de l'opposition des pédophsychiatres français aux concepts et aux critères du DSM III. Le psychiatre Roger Misès, qui en fut l'initiateur, dénonçait la théorie d'une origine organique dominante, voire exclusive du DSM, qui "institue une irréversibilité des troubles. Face à l'application hégémonique du DSM, les pouvoirs publics ont contesté le recours à la  CFTMEA pour les enfants entrant dans le cadre des "troubles envahissants du développement" (TED), désignés également aujourd'hui sous les termes de "troubles du spectre autistique" (TSA), ce qui fait ranger dans ce cadre élargi à l'extrême des enfants qui appelleraient un diagnostic où l'on ferait la distinction entre les différentes pathologies (autisme, Asperger, dysharmonies psychotiques, troubles de l'acquisition du langage ou autres)." Le professeur Misès pensait que ces constats devraient inciter les psychiatres français à élaborer une classification générale des troubles mentaux ou à soutenir l'avènement d'une classification fondée sur une psychopathologie dynamique et évolutive du sujet.

 

IL NUIT A LA PENSEE : Michel Patris, quant à lui, nous parle des dégâts causés par l'adoption passive ou active du DSM par l'OMS, l'industrie pharmaceutique, les compagnies d'assurance, les décisions politiques et les orientations de la recherche, qui apparaissent aujourd'hui considérables. M. Patris se positionne contre la "servitude volontaire, la soumission passive ou active à un système qui nuit à la pensée et à la liberté de parler sa langue". Il affirme que "Le système DSM a créé et propagé une langue d'esclave, et ceux qui peuvent en tirer profit oeuvrent pour l'imposer à tous ceux qui sont concernés par la psychopathologie. Le scénario de cette propagation hégémonique met en question le rôle de l'OMS... L'histoire de la psychanalyse et de ce qui s'est passé à Berlin au temps où elle fut bannnie (où son nom même fut interdit, l'oeuvre de Freud mise à l'index ou jetée aux flammes) nous laisse le goût amer d'un scénario moins insidieux mais néanmoins comparable".

 

NOTE ADITIONNELLE : la "Task Force" (Force opérationnelle) du DSM V est en train de finaliser son travail. Son président, David Kupfer, a écrit sur le site http://www.dsm5.org/Pages/Default.aspx : "As the 13 Work Groups finalize their proposals, a multi-level review of criteria is also under way by the DSM-5 Task Force, a Scientific Review Committee, and a Clinical and Public Health Committee. These separate reviews may provide further direction for the recommendations ultimately submitted by the DSM-5 Task Force to the APA Board of Trustees late this year."

 

Traduction : Pendant que les 13 Groupes de Travail finalisent leurs propositions, la "Task Force" a également mis en route une revue sur plusieurs niveaux des critères , avec la Commission de Revue Scientifique et la Commission de Santé publique et clinique. Ces révisions séparées peuvent donner la direction future aux recommendations finalement soumises  par la Force Opérationnelle au Conseil d'administration tard dans l'année."

 

 

Commenter cet article

Dr WO 12/04/2013 19:19


Très intéressant. Pour ma part je me méfie beaucoup des classifications rigides et la psychiatrie est un domaine tellement incertain !
Dr WO

Bé@ 13/04/2013 08:31



Vous avez certainement entendu parler, églament, du "Disease Mongering" ou "Stratégie de Knock" ? Si non, vous pouvez en lire un article sur un blog dédié aux nouvelles "maladies" mentales des
enfants : http://hyperactifs-tdah.cowblog.fr/ On comprend mieux le fonctionnement couplé classification-laboratoires. Pour ma part, plus ça va et
plus je m'instruis là-dessus.


Bon week-end, Doc !



Corinne 11/04/2013 23:37


Hello Béa je pense que tu commence à me connaitre maintenant ! Je ne pense pas que TED soit inscrit en gros sur les dossiers mais les bilans de stages sont autant édifiants : Césaire est en stage
dans le Finistère, un tout petit ESAT comme il lui faut, une olitique merveilleuse ! Malheuureusement il n'y aura pas de places au bout (pour l'instant) si c'est là qu'il eut aller nous prendrons
le temps, même si en attendant il reste à la maison ! En plus 'être TED il y a sa déficiance , mais il est fort nôtre fils...


Bisous

Bé@ 13/04/2013 08:43



C'est rageant de se dire qu'il a trouvé un ESAT qui lui convient et qu'il n'y a pas de place à la fin du stage. Mais peut-être que ça changera. Ce qui m'embête en plus, dans la classification
TED, c'est qu'elle est tellement large qu'il est impossible de faire quelque chose avec. C'est bien commode pour les neuros parce qu'ils n'ont pas à déterminer un diagnostic précis et ils peuvent
ainsi avoir les coudées franches quand au traitement qu'ils décident pour les jeunes (qui peut être tout et son contraire). Ca me navre. D'autant que le cerveau n'est pas un jouet.



Tyea 11/04/2013 16:45


bonjour béa ! tout ça est très technique, j'avoue que je ne connaissais rien à ce sujet avant découverte de ton blog ! je lis je lis... et je ne suis pas surpris...

Bé@ 11/04/2013 18:41



Lorsqu'on est dedans et qu'on a des "antennes" à l'écoute de tout, on apprend petit à petit. Mais j'aimerais bien arriver à ouvrir les yeux du grand public sur cette question terriblement
importante et grave. On sauve bien les baleines, pourquoi pas les enfants ?



Corinne 11/04/2013 13:36


L'année dernière, nous avons appris que si les lettres TED avaient été inscrites sur le dossier de Césaire, il n'aurait pas été admis à l'IME où il est depuis cinq ans, il n'y aurait pas eu sa
place.... Nous allons rencontrer le même soucis pour son admission dans un ESAT... Sans plus de commentaires ou je m'énerve...


Bizh

Bé@ 11/04/2013 18:35



Coucou, Corinne !


C'est incroyable la façon qu'a l'administration de ne pas donner toutes les informations nécessaires lorsqu'on en a besoin ! On voit à quoi tient l'évolution d'un enfant en
difficulté ! Tu écris que vous ALLEZ rencontrer le même souci pour le prochain ESAT, ça veut dire que le "sigle" est inscrit sur son dossier ? Bon, ne t'énerve pas, il y a toujours une
solution, une BONNE solution.
Bisous du grand Sud


 



biker06 11/04/2013 13:13


Hello Bea


Quand notre fille cadette a décidé d'avoir un enfant, et qu'elle a arrété le traitement sur acceptation de sonchirugien ... je te dis pas l'angoisse pour nous ...


Maintenant Nathan à 3 ans et elle a un equilibre plus stable meme si souvent elle est toujours sur sa défensive !


bizz


pat

Bé@ 11/04/2013 18:39



Pat,


Je comprends. Ce doit être particulièrment difficile à vivre. Enfin, j'imagine que plus Nathan grandit et plus elle sera stabilisée. Petit à petit, les choses évoluent. En mieux. C'est
obligatoire !! Allez, tu vas faire un tour sur ton bike avec ta jolie Soso et tu n'y penseras plus !


Bizz



Archives

À propos

Loisirs, culture, santé, bien-être, arts, science, fun, quizz, cuisine, photos... Un joyeux melting pot perso.