Chessboxing
Les échecs, vous connaissez. La boxe aussi. Mais le mélange des deux ? C'est le BD-iste d'origine slave Enki Bilal qui a imagnié ce sport hybride mis en scène et en image dans son album "Froid Equateur" sorti en 1992.
Bien sûr, c'est sur le papier qu'il a fait vivre ce sport sorti tout droit des méandres cérébraux de sa boîte crânienne bien remplie. Mais c'est en chair et en os que certains se sont plus à le mettre en pratique. Son nom : CHESSBOXING. En 2003, un artiste hollandais, Lepe Rubingh, décide d'organiser un vrai combat de ce drôle de sport, qui compte aujourd'hui des adeptes ici et là, avec ses règles, sa fédération, ses clubs et ses championats.
Les deux compétiteurs se positionnent de part et d'autre d'un échiquier posé sur une table et commencent la partie. 2 minutes plus tard, c'est sur le ring qu'ils s'affrontent et là, ils doivent respecter les règles de la boxe anglaise.
Déroulement d'un match : 11 rounds, dont 6 sur l'échiquier, de 4 minutes chaque et 5 rounds de 3 minutes chaque pour la partie boxe. La partie commence par les échecs, en "blitz" (partie accélérée). Les joueurs ont droit à 1 mn de pause entre chaque round. Le match se termine soit par échec et mat, soit par mat au temps (lorsque l'un des adeversaires a écoulé son temps), soit par K.O. sur le ring, ou encore par décision arbitrale.
Les derniers championats ont eu lieu du 13 au 15 janvier 2013 au stade indoor Lal Bahadur de Kolkata (Inde). 180 participants de 10 pays se sont affrontés et c'est l'Indien Andhra Pradesh qui a reçu le plus de médailles.
Comment l'idée d'un tel sport a-t-elle pu germer dans l'esprit d'Enki Bilal ? D'abord, si on n'a pas lu au moins une ou deux de ses BD, on ne peut pas comprendre. Il faut savoir que le monde imaginaire de Bilal est à la fois futuriste et baigné de réminiscences d'une époque où la guerre froide n'était pas si froide que ça. Bilal a passé sa petite enfance en ex Yougoslavie, où il est né. Son père connaissait bien le dictateur Tito ; je crois même qu'il travaillait pour lui. Sur ses cartons aux couleurs froides et aux traits mordants, Bilal ne manque pas d'ajouter quelques notes rouge-sang qui rehaussent le tout. On trouve souvent des personnages manipulés ou manipulateurs, des intrigues angoissantes dans un monde déglingué, opressant, mêlant l'onirique au surréalisme, les mythologies et les horreurs politico-incorrectes. Un monde où tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil...
Qui ne connaît pas le monde des échecs n'a pas non plus idée du lien ténu entre ce jeu-sport-cérébral et la boxe. Car le lien est plus proche qu'on ne croit. J'ai eu l'occasion de partager quelques années avec un champion d'échecs (il pouvait jouer sur 5 tables à la fois à l'aveugle) et il m'a souvent commenté ce qu'il ressentait au moments des matchs : une hargne folle qu'il devait maîtriser à tout prix en montrant un visage de marbre et en arborant un regard déstabilisant. J'ai rencontré bien d'autres grands joueurs dans des clubs parisiens et de province ; inutile de vous dire qu'ils ne sont pas tous bien dans leur tête -c'est un pléonasme. Pour nombre d'entre eux, la reine n'est rien d'autre qu'une fille de joie, les pions de petites merdes à dégommer, les chevaux des "bourrins" ou des "sales canassons", etc. Le langage est "fleuri" et la soif de casser le roi d'en face est vissée à leur esprit qui fonctionne par cases. Tout est mathématique. Point de poésie là-dedans. Celui qui gagne est celui qui a pu engranger le plus de parties dans sa caboche et qui jouera le plus de son intimidation. Rien à voir, heureusement, avec les joueurs amateurs où ceux que l'on présente dans des films plutôt grand public.
Finalement, la boxe est moins tordue : c'est franc jeu, poing contre poing. Pas forcément bien malin, mais bon. Ce qui m'étonne dans le Chessboxing, c'est qu'il mêle un jeu de stratégie mathématique binaire avec un "sport" plus basique de démolition. Ce qui me surprend également, c'est que le fils du maître d'échecs dont je vous ai parlé fasse partie d'un club de boxe. Les boxeurs sont souvent vus comme de simples pions dans l'échiquier d'entraîneurs qui se font de l'argent sur leur dos ou plutôt sur leurs bosses. Un peu comme ces soldats qui sont envoyés au front comme chair à canon par les chefs de guerre. Si on poussait la logique du jeu d'échecs, ce ne seraient pas les joueurs eux-mêmes qui s'affronteraient sur le ring, mais des avatars, des hommes-pions à l'instar de Pikachu et consorts, ces mignones petites bestioles de "Pokemon" qui sont priées de se battre férocement lorsque leurs maîtres ne sont pas d'accord. Et qui s'exécutent bravement. Enfin... ce Chessboxing a le mérite de donner un peit aperçu de ce qui se trouve parfois derrière un échiquier de professionnel : de la haine, du mépris, du mal-être...